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Dimanche 6 novembre 2016 – Cathédrale Saint Jean-Baptiste de Bazas

Homélie du père Ludovic Frère, recteur de Notre-Dame du Laus
et Vicaire général du diocèse de Gap et d’Embrun
 
Parce que la nature s’endort à l’approche de l’hiver, depuis les débuts de l’humanité peut-être, l’automne interroge sur le sens de la vie qui passe. « Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, les souvenirs et les regrets »… vous connaissez la chanson. Le mois de novembre, ouvert par l’éblouissante fête de la la Toussaint, a alors été choisi par l’Eglise comme un temps privilégié de réflexion sur la mort et l’Au-delà. Comme pour nous interroger : les feuilles mortes sur lesquelles nous marchons à l’automne sont-elles des signes de ce que nous sommes appelés à devenir ?
C’est la question la plus fondamentale de l’existence humaine : qu’y a-t-il après la mort ? Vers quoi sont partis nos proches décédés ? Qu’allons-nous devenir dans quelques années, quelques mois ou quelques jours, quand la mort frappera à notre porte ? On peut refuser de se poser la question ; c’est plus confortable en un sens. Mais gare à son irruption soudaine, quand on annonce le décès d’un proche ou une maladie incurable !
Plutôt que prendre conscience de la mort comme un coup de poing, ce dimanche propose de l’accueillir dans la paix. Et d’avoir cette force intérieure, cette honnêteté aussi, d’oser se situer personnellement. C’est bien ce que le Christ appelle à faire aujourd’hui : déterminer quel sens on choisit de donner à la réalité de la mort.
*       *      *
Au cours de l’histoire de l’humanité, cette manière de se situer a pris trois grandes directions. On pourrait les appeler : les 3 « R » : « Rien », « Revenir » ou « Ressusciter ».
La réponse par le « revenir » (ou si vous préférez par la « réincarnation ») séduit ceux qui voudraient prolonger la vie sur terre, en oubliant que, dans les conceptions orientales, la réincarnation est en fait l’échec de l’accomplissement de la vie. En Occident, on a allègrement transformé cette spiritualité en une forme de nouvelle chance, un peu comme dans les jeux vidéos, où l’on dispose de plusieurs vies.
On oublie alors l’irréversibilité des choses : et l’utilisation de plus en plus intensive de nos technologies numériques nous y pousse insidieusement. Sur un ordinateur, on appuie sur la touche « effacer », « delete », et on peut recommencer à zéro. Mais la vie réelle nous rattrape et nous montre que bien des choses sont irréversibles. « Revenir », se « réincarner » porte l’illusion de pouvoir lutter contre cette vérité essentielle : on n’a qu’une seule vie, parce qu’on est une personne unique.
*       *      *
La réponse par le 2e « R » est plus simple encore : après la mort, il n’y a « rien » ! Jésus est confronté aujourd’hui à des Sadducéens, qui ont choisi ce camp du « rien ». L’existence ne serait qu’une parenthèse de quelques années entre deux néants. Il n’y aurait pas à chercher autre chose ; il n’y aurait pas à espérer davantage. On naît, on vit, on meurt…point final.
Cette conception de l’existence a le mérite de la simplicité : profitons de la vie, car elle passe vite et une fois qu’on est mort, on ne s’en rend même pas compte, puisqu’on n’est plus. On passe alors sa vie à courir désespérément après une existence meilleure, privée de souffrances ; une vie pour se divertir afin d’oublier son issue fatale. Parfois une vie sincèrement tournée vers les autres, pour alléger leurs poids de devoir subir, eux aussi, ce cours inexorable de l’existence qui ne mène à rien.
Les partisans du « rien » après la vie ne cherchent pas à démontrer qu’il n’y a rien ; ils attendent qu’on leur prouve qu’il y a quelque chose. Une preuve intangible, qui ne laisserait planer plus aucun doute. Et c’est souvent pour nous, croyants, fort déstabilisant : « prouve-moi que la vie éternelle existe et j’y croirai ! » Nous balbutions alors quelques arguments peu convaincants, et nous sommes peut-être déstabilisés dans notre foi en la résurrection, alors qu’on pourrait seulement répondre : « toi, prouve-moi que la vie éternelle n’existe pas, et je n’y croirai pas ! »
Comme les Sadducéens, les partisans du « rien » peuvent chercher à rendre absurde la foi en la résurrection. Ils moquent notre espérance éternelle en la voyant comme une simple transposition de la vie sur terre ; ils vont alors se demander si ce n’est pas un peu long, l’éternité. Et comment on va reconnaître ceux qu’on a aimé sur Terre dans cette foule céleste ? On aura quel âge au Ciel ? On va manger quoi ? Et les animaux, vont-ils ressusciter eux aussi ? Et ce voisin que je ne supporte pas, il faudra vraiment que je m’entende éternellement avec lui au Ciel ?
Cette vue des choses par le petit bout de la lorgnette, c’est ce que les Sadducéens ont choisi avec leur histoire dramatique de cette pauvre femme 7 fois veuve. Mais il peut nous arriver de nous poser cette même question, en fait : si le Paradis existe, dans un éternel échange d’amour, va-t-on avoir des relations privilégiées avec ceux qu’on aura aimés sur terre ?
*       *      *
La réponse de Jésus aux Sadducéens est alors édifiante. Il aurait pu, avec l’omniscience qu’il tient de sa nature divine, répondre précisément aux questions. Il reste pourtant dans une forme de flou, quand il dit simplement : « ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir… ne prennent ni femme ni mari, car ils ne peuvent plus mourir ». Etrange argumentation, pas franchement satisfaisante ni même compréhensible… mais géniale en fait : Car ce que Jésus-Christ nous dit sans hésitation, c’est la réalité de la résurrection. Les morts ressuscitent, voilà tout. Nous sommes « enfants de la résurrection » dit encore Jésus.
Tous ceux qui voudraient davantage de preuves ou de détails en sont pour leurs frais. Les modalités nous sont inaccessibles : penser l’éternité, c’est-à-dire une durée sans expérience du temps qui passe, un corps sans vieillissement et sans besoins physiologiques, un amour sans aucun retour à soi… tout cela est bien difficile pour nos esprits tellement limités !
Jésus ne nous donne donc pas de repères qui nous seraient inutiles ; mais il nous donne une espérance qui nous est nécessaire. La vie éternelle ne se prouve pas ; l’absence d’éternité non plus. On n’est pas ici dans le domaine de la preuve satisfaisante, mais de la foi qui donne du sens.
On ne cherche pas « comment c’est possible » mais « pourquoi ça l’est » ou « pourquoi ça ne le serait pas ». C’est un acte de foi, c’est-à-dire un élan de confiance en Celui que nous reconnaissons comme la Vérité en personne : Jésus-Christ, qui nous a ouvert les portes de la vie éternelle par sa mort et sa résurrection.
On peut alors réfléchir à n’en plus finir aux arguments en faveur ou en défaveur de la vie après la mort. Mais on risque de s’épuiser en argumentations contraires ou d’attendre des témoignages improbables, comme des signes de l’Au-delà. La foi chrétienne préfère proposer une rencontre plutôt qu’un argument : une rencontre vitale avec le Sauveur du monde. Une rencontre profonde et communautaire avec le Dieu des vivants.
Pour grandir dans la foi en la Vie éternelle, il faut donc grandir dans la rencontre avec le Christ. C’est ce que nous offre chaque Eucharistie. Laissons-nous alors rencontrer, aujourd’hui encore, par Celui qui a vaincu la mort ! Laissons son corps eucharistique de Ressuscité rejoindre et se fondre à nos corps mortels, pour nous donner l’assurance viscérale de sa victoire éclatant en vie éternelle ! Amen.
 

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“ L’amour qui traverse l’abîme est naissance d’humanité ”

Homélie de la Vigile pascale prononcée par le cardinal Jean-Pierre Ricard en la cathédrale de Bazas, ce samedi 26 mars 2016.

Chers frères et sœurs,

Notre foi en la résurrection repose sur le témoignage des apôtres qui nous disent: « Oui, vraiment, le Christ est ressuscité, nous en sommes témoins ! ». La question que se posent un certain nombre de nos contemporains – et peut-être nous-mêmes à certains jours – est celle-ci : pouvons-nous leur faire confiance ? N’ont-ils pas pris pour réalité ce qui ne serait, en fait, que le produit de leur imagination ou de leur désir ? Ne se sont-ils pas eux-mêmes illusionnés ?

L’écoute des témoins, tels qu’ils nous sont présentés dans nos évangiles, est sur ce point très instructive. Nous ne sommes ni devant des illuminés ni devant des exaltés, mais devant des femmes et des hommes qui sont encore accablés par la mort de leur maître. Ils ne semblent pas attendre un retour de Jésus. Les femmes vont au tombeau pour achever les rites funéraires interrompus par le repos du sabbat. L’absence du corps rend perplexes les disciples. Ils ne croient pas les femmes : « ces propos leur semblaient délirants, et ils ne croyaient pas ». Même Pierre est surpris par le tombeau vide et « retourne chez lui, tout étonné ». Les disciples sont encore marqués par le grand cri de Jésus sur la croix, par sa mort et sa mise au tombeau, par le silence du Père. Si Dieu n’a rien fait pour sauver son envoyé, celui-ci était-il bien l’envoyé de Dieu ? Etait-il le Prophète attendu, ou bien un faux prophète ? Les deux disciples qui ont pris la route d’Emmaüs ont répondu pour leur part à ces questions : ils avaient espéré en Jésus. Ils se sont trompés. L’aventure est terminée. Ils vont reprendre leurs activités antérieures. Les disciples de Jésus ont traversé pendant ces heures de la passion une terrible épreuve pour leur foi.

Il va donc falloir qu’un événement survienne, les surprenne, crée comme une brèche dans leur vie pour que la lumière se fasse, pour que leur foi surmonte, petit à petit, questions et doutes. Cet événement, c’est l’expérience du Christ vivant qui vient à leur rencontre, se fait reconnaître d’eux et converse avec eux. Il s’est réveillé d’entre les morts. Il s’est relevé de la mort. Il est ressuscité. Il est vivant. C’est bien le même. On le reconnaît et pourtant il est transformé. Il n’est pas revenu à une vie antérieure. Il est entré dans une vie nouvelle, dans la gloire du Royaume de Dieu.

Cette expérience du Ressuscité va bouleverser la vie des disciples. Elle va les faire passer du doute à la foi, de la tristesse à la joie, de la peur au courage, du silence à la mission. L’accueil du Ressuscité a été une formidable force de transformation de leur vie. Ils vont annoncer la Bonne Nouvelle de la Résurrection de Jésus comme une promesse de vie et de renouvellement intérieur pour tout homme.

Aujourd’hui, nous pouvons, nous aussi, faire l’expérience de cette transformation intérieure, si nous accueillons le Christ, si nous écoutons sa Parole, si nous laissons son Esprit nous habiter. La Résurrection du Christ s’éprouve plus qu’elle ne se prouve. Oui, c’est en accueillant le Christ et en laissant sa Parole nous habiter que nous expérimentons cette puissance de transformation qu’est la résurrection.

Je suis frappé de voir combien les catéchumènes adultes qui vont être baptisés dans la nuit pascale – et nous avons la chance, la grâce, d’avoir Mariam parmi nous ce soir  – expérimentent très fortement ce que cette rencontre avec le Christ ressuscité a fait naître en eux. Ils en parlent comme d’une nouvelle naissance, d’une libération, d’une guérison,  d’une illumination où leurs yeux se sont ouverts, comme d’une autre façon de voir la vie et de se situer par rapport aux autres.

Chers jeunes, qui allez être confirmés ce soir, vous avez expérimenté que la foi dans le Christ donnait un sens à votre vie, que vous aviez dans l’écoute de sa Parole une boussole pour votre existence. Vous avez découvert que le Christ mettait en vous une source d’eau vive, capable de vous désaltérer, de répondre à votre soif d’amour la plus profonde. Par l’accueil du Saint Esprit, vous venez nous rappeler qu’aujourd’hui comme autrefois pour ses disciples le ressuscité nous communique son souffle. Comme dit Saint Jean: « ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit : « Recevez le Saint Esprit » » (Jn 20, 22). C’est ce souffle qui nous communique le pardon des péchés, la lumière de la foi, la flamme de l’amour, la guérison des blessures intérieures, le goût de la prière, le courage du témoignage. Seul le Christ peut nous faire tenir debout dans un environnement qui n’est pas porteur. Oui, accueillons dans la joie ce souffle du Ressuscité !

Notre monde en a aujourd’hui un besoin urgent. Nous savons qu’il peut y avoir en l’homme une puissance de destruction considérable, destruction des relations avec les autres par la recherche du profit ou du pouvoir, destruction des liens sociaux ou de l’environnement naturel par des décisions économiques, destruction des autres par le terrorisme pour défendre sa cause – nous l’avons vu ces jours derniers avec les attentats de Bruxelles- , destruction de soi-même par l’alcool, la drogue, la jalousie, la culpabilité ou l’anxiété. On sait ce que certaines blessures intérieures peuvent entraîner comme difficulté à vivre. Annoncer la Résurrection, c’est inviter à accueillir la Parole du Christ et à faire l’expérience de sa force de libération et de guérison. L’amour qui traverse l’abîme est naissance d’humanité. Par son Esprit, le Christ vient nous libérer des forces du mal, de la haine, de la destruction et de la mort qui nous emprisonnent. Il nous fait renaître dans notre humanité. Il ouvre un chemin de vie.

Accueillons-le, ouvrons-nous à sa puissance de résurrection et témoignons de ce que le Seigneur a fait en nous dans sa miséricorde. Voilà le vrai message de Pâques !

Alors, bonne fête de Pâques à tous !

+ Jean-Pierre cardinal Ricard                                               Archevêque de Bordeaux                                                                   Évêque de Bazas

Source : http://bordeaux.catholique.fr/vie-du-diocese/mgr-ricard/homelies/l2019amour-qui-traverse-l2019abime-est-naissance-d2019humanite

 

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Messe Chrismale  

Cathédrale Saint-André à Bordeaux

  Lundi saint 21 mars 2016

“ Soyons aujourd’hui solidement attachés au Christ ”

Chers frères et sœurs,

Je suis frappé de l’importance des mains de Jésus dans l’évangile. Ce sont des mains qui accueillent, qui touchent, qui bénissent, qui relèvent, qui guérissent, qui pardonnent. Ce sont des mains qui partagent le pain et font circuler la coupe. Ce sont ces mains, clouées sur la croix, qui porteront les marques de la passion. Ces mains, qui touchent les corps, veulent exprimer cette miséricorde de Dieu qui vient à la rencontre de l’homme et s’offre à lui. Elles sont le signe très concret de cette tendresse de Dieu qui guérit, qui libère, qui éclaire, qui fortifie et met au large. Je pense à cette parole que Jésus adresse au possédé qu’il a guéri : « Va dans ta maison auprès des tiens et rapporte-leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi dans sa miséricorde » (Mc 5, 19). Oui, Jésus réalise ainsi la mission qu’il avait annoncée en ouvrant le livre du prophète Isaïe : « annoncer la bonne nouvelle aux humbles, guérir ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs leur délivrance…. et annoncer une année de bienfaits accordée par le Seigneur » (Is. 61, 1-2).

Ce ministère de Jésus se poursuit et s’actualise aujourd’hui par le ministère de l’Église. À travers les mains de ces serviteurs qu’il envoie, le Christ Ressuscité, vient signifier à chacun sa présence et communiquer la force de son amour. Les onctions d’huile qui touchent les corps viennent manifester la tendresse du Christ qui veut nous faire vivre du souffle de son Esprit. Lui, qui a reçu l’onction du Seigneur Dieu, il veut répandre sur tous l’huile de joie. Cette « huile de joie » dont parle Isaïe prend visage ce soir à travers ces huiles qui sont bénies au cours de cette messe chrismale.

À travers l’huile des catéchumènes, le Seigneur vient révéler sa présence à ceux qui se sont mis en route vers le baptême. Il leur dit que c’est lui qui est venu les chercher, qui leur a fait signe, qui a mis dans leur cœur ce désir de Dieu. Au moment où ces catéchumènes découvrent l’Evangile et ses exigences, le Seigneur, à travers l’onction d’huile, veut leur dire, qu’ils ne sont pas tout seul, livrés à leurs seules forces, mais qu’ils pourront compter sur la force du Saint Esprit. Dieu nous équipe toujours pour le combat spirituel !

À travers l’huile des malades, le Seigneur vient à la rencontre de tous ceux et celles qui sont déstabilisés ou inquiétés par une sérieuse épreuve de santé ou par une maladie grave. Par le geste de l’imposition des mains et l’onction d’huile, le Christ leur révèle sa présence, leur dit qu’ils ne sont pas abandonnés et qu’ils peuvent remettre leur vie avec confiance entre les mains aimantes du Père. Comme dit Saint Paul : « Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » (Rm 8, 28).

À travers le Saint Chrême, cette huile mélangée avec un parfum précieux, le Seigneur communique à tous ceux qui sont baptisés puis confirmés le souffle de son Esprit. Cette onction, qui nous fait participer à l’onction même du Christ, nous invite chacun à être un membre actif du corps du Christ, à être un témoin du Seigneur. L’onction avec l’huile parfumée nous appelle à faire sentir autour de nous la bonne odeur du Christ, le parfum de l’Évangile. Saint Paul n’écrit-il pas aux Corinthiens : « Grâce soit à Dieu qui, par le Christ, nous emmène en tout temps dans son triomphe et qui par nous, répand en tout lieu le parfum de sa connaissance. De fait, nous sommes pour Dieu la bonne odeur du Christ » (2 Cor. 2, 14-15) ? Comme baptisés, nous sommes invités à rendre visible pour le monde le Dieu vivant, à en témoigner et à conduire à lui. Sommes-nous vecteurs ou écrans ? Ouvrons-nous aux hommes l’accès à Dieu ou la cachons-nous ? Les baptisés ont-ils suffisamment conscience de leur mission ? N’avons-nous pas pendant cette semaine sainte  à nous laisser renouveler par le Seigneur dans la conscience de cette mission ?

Prêtres et évêques, nous avons reçu le jour de notre ordination, après l’imposition des mains et la prière consécratoire, une onction avec le Saint-Chrême, onction des mains pour le prêtre, onction de la tête pour l’évêque. Au moment de notre ordination sacerdotale, il nous a été dit : « Que le Seigneur Jésus Christ, lui que le Père a consacré par l’Esprit Saint et rempli de puissance vous fortifie pour sanctifier le peuple chrétien et pour offrir à Dieu le sacrifice eucharistique ». Et lors de l’ordination épiscopale, il a été dit à l’évêque : « Dieu lui-même vous a associé au Christ souverain prêtre : Qu’il vous pénètre de sa grâce comme d’une onction spirituelle et rende fécond votre ministère par la bénédiction de l’Esprit Saint ». Ces deux prières nous rappellent que c’est dans le Christ seul que se trouve la fécondité de notre ministère. Celle-ci ne repose pas sur nos seules qualités, nos idées, nos projets, nos actions, nos stratégies pastorales mais sur notre disponibilité à laisser le Seigneur agir en nous et par nous. Cela appelle une vraie vie de prière et une consécration de notre cœur et de toute notre vie au Seigneur. C’est bien la question qui nous sera posée tout à l’heure dans la rénovation des promesses sacerdotales quand je vous demanderai, chers frères prêtres : « Voulez-vous vivre toujours plus unis au Seigneur Jésus et chercher à lui ressembler, en renonçant à vous-mêmes, en étant fidèles aux engagements attachés à la charge ministérielle que vous avez reçue par amour du Christ et pour le service de son Église, au jour de votre ordination sacerdotale ? ». Quand au cœur de chaque eucharistie nos mains tiennent le corps du Christ et la coupe du salut, nous savons bien que le Seigneur lui-même nous invite à vivre notre vie comme une vie donnée, livrée, en communion profonde avec lui qui se donne et se livre lui-même pour le salut de la multitude.

Chers frères diacres, vous qui avez été ordonnés pour le service, rappelez-nous que servir le Christ Serviteur nous demande d’aimer ce peuple auquel il nous envoie, d’ accueillir et d’écouter chacun, dans la singularité de sa vie et de son histoire, même ceux qui nous irritent, nous fatiguent ou nous déconcertent. N’oublions pas que l’accueil des gens ennuyeux ou désagréables est une des œuvres de miséricorde !

Frères et sœurs, soyons aujourd’hui solidement attachés au Christ. La barque de l’Eglise, ces derniers jours, a été violemment secouée. Il peut y avoir aussi des tempêtes médiatiques ! Nous sommes appelés à vivre dans une toujours plus grande vérité. Si des personnes ont été victimes de comportements coupables de prêtres ou d’agents pastoraux, elles doivent se sentir accueillies et écoutées et les responsables sanctionnés. La Conférence épiscopale s’est donnée des points de repère extrêmement clairs en ce domaine. Mais le discrédit, liés aux comportements de quelques-uns, ne doit pas rejaillir sur l’ensemble des prêtres à qui je dis, ce soir, mon estime et, en votre nom, notre reconnaissance pour leur disponibilité et l’engagement de leur vie au service du peuple de Dieu.

Il est sans doute dans la nature de la barque ecclésiale d’affronter à certains jours la violence des flots. N’oublions pourtant pas que le Christ ressuscité est avec nous et qu’il nous dit comme aux disciples autrefois : « Hommes de peu de foi, pourquoi avez-vous peur ? »  (Mt 8, 26). La bénédiction des huiles à laquelle nous allons procéder maintenant  vient nous redire la présence du Seigneur parmi nous. Oui, le Ressuscité nous donne son Esprit. Il nous communique son Amour. Comme dit Saint Paul : « Si Dieu est pour nous qui sera contre nous ? » (Rm 8, 31). Que nos cœurs, ce soir, s’établissent dans la confiance et l’action de grâce ! Amen.

+ Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

Évêque de Bazas

source : http://bordeaux.catholique.fr/vie-du-diocese/mgr-ricard/homelies/soyons-aujourd2019hui-solidement-attaches-au-christ

 

FÊTE DE LA TOUSSAINT – CATHÉDRALE DE BAZAS

Homélie de Monseigneur Jean-Marie LE VERT

Mgr-LE-VERT

Frères et sœurs, nous venons d’entendre le début du grand discours de Jésus, qu’il fait au seuil de sa vie publique. Et vous avez sans aucun doute noté que cet enseignement se fait sur une montagne. En situant ce discours inaugural de Jésus sur une montagne, l’évangile selon saint Matthieu nous fait penser à une autre montagne : celle du Sinaï sur laquelle Dieu a révélé à Moïse les Dix paroles de l’Alliance. Jésus apparaît donc comme le nouveau Moïse qui révèle à l’humanité le chemin de l’Alliance nouvelle. Cette loi nouvelle n’abolit pas la première, ni aucun de ses commandements (Mt 5, 17-19). Mais elle ouvre de nouvelles perspectives, non seulement pour le Peuple élu, mais pour l’humanité toute entière. C’est pourquoi le texte de l’évangile dit que ce discours est adressé par Jésus «à la foule», sans préciser comment cette foule est composée.

Jésus se met donc à instruire l’humanité. Cet enseignement s’ouvre par une promesse de bénédiction. Jésus dit : « Heureux! », ce qui signifie que Dieu bénit l’être humain et veut son bonheur. Et tout ce qui vient après ce mot « Heureux » exprime les conditions pour vivre de cette bénédiction. Cependant, si cette promesse de bonheur nous remplit d’espérance, nous sommes sans doute en même temps mal à l’aise devant ces conditions énoncées par Jésus pour recevoir ce bonheur. Qui d’entre nous, en effet, pourrait dire qu’il est vraiment pauvre de cœur, doux, affamé et assoiffé de justice ou miséricordieux ? Certes, nous pouvons essayer de l’être, mais nous mesurons aussi l’écart entre notre vie et la plénitude de ces vertus. II y a donc une distance entre la promesse que Jésus fait à l’humanité, et notre capacité réelle d’accueillir cette promesse.

Cette distance ne nous est pas présentée pour nous désespérer ou pour nous détourner de la promesse de Dieu. Elle permet de définir l’essence de la vie chrétienne : tout vient du Christ ! Car un seul a été vraiment pauvre de cœur, doux, artisan de paix ou miséricordieux en plénitude : Jésus lui-même. Seul le Christ accomplit à la perfection ces Béatitudes qui sont les commandements de l’amour. Et s’il nous invite à suivre son chemin et à imiter sa manière de vivre pour connaitre le même bonheur que Lui, c’est parce qu’il nous donne en même temps la grâce nécessaire pour mettre en œuvre dans nos vies les Béatitudes. La perfection de l’amour à laquelle nous sommes appelés n’est donc pas hors de notre portée et accessible seulement à quelque personnes héroïques, car cette perfection n’est pas simplement le produit de nos efforts : elle vient de Dieu.

            Ainsi, le Christ ne nous invite pas à un championnat de la perfection. II veut que nous nous laissions investir par sa force, par sa miséricorde, et que nous nous laissions transformer par Lui. Nous l’avons entendu tout à l’heure dans la première lettre de saint Jean : « Il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu et nous le sommes » (1 Jn 3,1). Nous avons reçu cette identité d’enfant de Dieu par le baptême. C’est la notre statut le plus précieux. Mais cette dignité nouvelle n’apparaît pas encore dans toute sa plénitude. « Ce que nous serons ne paraît pas encore clairement » (1 Jn 3,2), car nous sommes en chemin de conversion pour devenir vraiment et totalement enfants de Dieu. Et « quand le Fils de Dieu paraîtra, à la fin, nous serons semblables à Lui parce que nous le verrons tel qu’il est » (lb.). Frères et sœurs, une telle promesse, alliée au fait que c’est la grâce du Christ qui la réalise, est pour nous source d’espérance et de joie : nous sommes certains d’êtres appelés à devenir des saints et que nous pouvons le devenir ! Et c’est ce que nous célébrons en cette fête de la Toussaint. Nous célébrons ces saints inconnus qui ont été les témoins de l’Évangile à travers leur manière de vivre et se sont laissés transformer par la puissance de l’amour. Nous ne faisons pas mémoire des plus grands saints que nous connaissons, mais de cette multitude d’hommes et de femmes qui ont été sanctifiés dans la discrétion de leur existence quotidienne. La fête de la Toussaint rassemble dans une même prière justement ceux qui ne sont pas connus, ceux qui n’ont pas été des héros, ceux qui ont mis en œuvre l’Évangile modestement, jour après jour, à travers les difficultés de leur existence. Notre espérance, c’est que de ces saints anonymes et inconnus, l’Apocalypse de saint Jean nous dit qu’ils sont une multitude, une foule immense que nul ne peut dénombrer. La sainteté n’est donc réservée à une petite élite, mais ouverte à tous ceux qui acceptent répondre à l’appel de Dieu ; elle est la vocation de la multitude. Frères et sœurs, la question se pose alors de savoir si nous croyons et si nous acceptons que chacun de nous, personnellement, est appelé à la sainteté, au cœur des événements de sa vie…

Et surtout, n’allons pas croire que ceux qui sont devenus saints le sont devenus dans des situations plus faciles que les nôtres aujourd’hui. La difficulté de la sainteté ne vient pas des conditions de vie, mais bien de ce que nous disent les Béatitudes. Elle vient du renversement de valeurs que le Christ nous fait opérer quand nous décidons de vivre de son évangile. Elle vient du fait de croire que le bonheur de l’homme ne réside pas dans ce qui nous est habituellement présenté. Aujourd’hui, nous voyons bien que ce que nous propose notre société va à l’encontre de la raison et du bonheur. Bien des lois, bien des programmes sociétaux, bien des visions politiques sont en contradiction complète avec ce que nous proposent les Béatitudes. Le modèle de vie que l’on veut nous imposer traduit l’omission de la vocation divine de l’humanité. Et dès que nous osons dire que nous ne sommes pas d’accord, nous comprenons mieux ce que signifie êtres persécutés pour la justice. Quand nous rappelons ce que Dieu veut pour l’homme, nous expérimentons ce que cela veut dire qu’être rejetés à cause du nom de Jésus, nous découvrons la nécessite de la douceur pour aimer quand même ceux qui, peut-être inconsciemment, sont en train de détruire les fondements même de ce qu’est un être humain.

            Alors, en ces temps compliqués, il est bon de revenir aux Béatitudes, et de réfléchir à la manière dont nous voulons guider notre vie. Notre réponse ne peut pas être théorique. Les Béatitudes sont tout, sauf théoriques ! Notre réponse ne peut se réduire à une vague profession de foi chrétienne ou à un attachement à des valeurs. Notre véritable réponse s’exprime dans notre attachement à la personne même du Christ et dans des choix pratiques. Et ce sont ces choix pratiques que je vous invite à examiner. Car aujourd’hui peut-être plus qu’hier, êtres Chrétien est véritablement un choix, qui se vit souvent en contradiction avec les choix du monde. Etre chrétien demande le courage de ne pas simplement suivre ce que pense la majorité, mais de suivre ce que Dieu nous dit. La sainteté est à ce prix.

Frères et sœurs, en ce jour ou nous célébrons la multitude de ceux qui se sont laissés entraîner dans la béatitude et qui sont devenus les adorateurs du Dieu unique, en rendant grâce pour celles et ceux qui ont cherché jour après jour à mettre l’Évangile en pratique, accueillons avec joie la promesse qui nous est faite, prions avec conviction pour que les dons de Dieu transforment notre vie. Rappelons-nous que rien n’est impossible à Dieu, qu’il peut changer notre monde et surtout faire de nous des saints, si nous le laissons faire. Amen.